mardi 9 mai 2017

La France éternelle

La victoire d’Emmanuel Macron ne constitue pas seulement un tremblement de terre politique national. Elle permet à la France et à l’Europe de montrer que la montée des populismes n’est pas inéluctable.

"Accepteriez-vous de nous donner un entretien si Marine le Pen était élue à la présidence de la République ?" À deux reprises, des journalistes de la NPR (National Public Radio) une radio américaine réputée pour son sérieux, m'ont appelé ce week-end. Comme je leur répondais que je doutais fort que la présidente du Front National l'emporte, ils perdaient tout intérêt.
Une bonne nouvelle n'est pas une nouvelle. Après que l'Amérique eut fait le choix de Donald Trump, la France ne pouvait, à leurs yeux, faire celui d'Emmanuel Macron. Ce serait trop injuste. La France allait donner maintenant des leçons "d'intelligence et de maturité politique" aux États-Unis ! Il y avait dans le propos des journalistes qui me sollicitaient comme l'expression d'une "schadenfreude" (jubilation, NDLR) évidente. L'Europe avait, avec le référendum britannique en faveur du Brexit, précédé les États-Unis dans la voie du populisme. La France ne pouvait brandir l'étendard de la révolte contre le populisme, et ce surtout pas après l'élection de Donald Trump. Ce n'était pas un inconnu de moins de quarante ans qui allait interrompre ce cycle irrésistible de la désagrégation du système démocratique.
Et pourtant, à la minute même de l'annonce des résultats de l'élection, de Berlin à Washington, de Rome à Moscou, sans oublier Londres, me parvenaient des témoignages multiples d'amis proches, qui ouvraient une bouteille de champagne, et chantaient "La Marseillaise" pour communier avec moi. Leurs propos tenaient trois mots exprimés en français avec des accents très différents "Vive la France". Dans l'un des pays d'Europe les plus affectés par le terrorisme et les conséquences économiques et sociales de la crise, le candidat de l'espoir venait de l'emporter, et ce largement, sur la candidate de la colère, du ressentiment et de la peur.

Une déception pour Poutine

Comment comprendre et ainsi expliquer au monde ce qui vient de se passer en France ? La formule célèbre de Michel de Montaigne pour décrire son amitié avec La Boétie : "parce que c'était lui, parce que c'était moi" me vient naturellement à l'esprit. "Parce que c'était lui (Macron), parce que c'était elle (Le Pen)" constitue sans doute l'explication la plus concise de ce qui vient de se produire : la rencontre entre un homme exceptionnel et une femme qui non seulement ne l'est pas, mais qui pour un mélange de raisons politiques et peut-être psychanalytiques a choisi de se présenter lors du dernier débat entre les deux candidats comme l'héritière directe de son père et non l'incarnation d'un Front National nouveau et en quelque sorte dédiabolisé.
La victoire d'Emmanuel Macron ne constitue pas seulement l'équivalent d'un tremblement de terre politique national, elle transforme l'image de la France en Europe et sans doute aussi celle de l'Europe dans le monde. Ainsi contrairement à ce que prétendait la Russie de Poutine, le vieux continent n'est pas en pleine décadence, il donne encore des signes de vie. À l'affirmation sans nuance du cynisme et de la force, dans ce qu'elle peut avoir de plus noir, Emmanuel Macron réplique en célébrant sa victoire au son de "l'Hymne à la joie" de Beethoven, devenu l'hymne européen.
Si la victoire d'Emmanuel Macron est incontestablement une source de déception pour la Russie de Poutine qui souhaite une Europe divisée et faible, elle est aussi une source d'interrogation pour la Grande-Bretagne de Theresa May. Elle voulait par des élections anticipées "renforcer sa main" dans son processus de négociation avec l'Union. Soudain, avec l'élection d'Emmanuel Macron en France, elle voit se reconstituer un axe Franco-Allemand, potentiellement plus solide parce que beaucoup plus équilibré. Le pays de Winston Churchill ne pouvait souhaiter la victoire de l'héritière, même indirecte, des nostalgiques du régime de Vichy en France. Mais les partisans du Brexit se demandent avec inquiétude si la victoire du candidat le plus pro-européen, ne contribue pas à les isoler davantage.
En Allemagne et en Italie, l'effet inverse se fait ressentir, avec les débuts d'une "Macromania" qui ringardise l'extrême droite de l'AFD (l'Alternative pour l'Allemagne) et fait repousser des ailes au Centre-Gauche de Matteo Renzi. Plus généralement c'est l'Europe entière, à l'exception peut être de la Hongrie et de la Pologne, provisoirement aux mains des populismes, qui se trouve ragaillardie par le résultat des urnes en France. Il est donc possible par un mélange d'énergie, de jeunesse, d'optimisme et d'espoir, le tout porté par une pédagogie claire et exigeante, de faire campagne sur des enjeux européens et de l'emporter.

L'Amérique entre satisfaction et dépit

Aux États-Unis, l'Amérique qui a voté contre Donald Trump est partagée entre la satisfaction et le dépit : si seulement nous avions eu un Emmanuel Macron et pas une Hillary Clinton pour faire face à Donald Trump, ce dernier ne serait pas aujourd'hui à la Maison Blanche ! L'Amérique qui a voté pour Trump, pour peu qu'elle accorde la moindre attention aux évènements de France est partagée entre la surprise et l'hésitation. Sur un plan idéologique, ce n'est certes pas une bonne nouvelle, mais sur un plan géopolitique, la victoire d'Emmanuel Macron renforce le pilier européen de l'OTAN et donc bénéficie au monde occidental dans son ensemble. Donald Trump le pragmatique, contrairement à certains de ses soutiens d'extrême-droite, ne peut que s'en réjouir.
À Pékin, à l'inverse de Moscou, on voit d'un bon œil les résultats des élections françaises. Les Chinois n'aiment pas l'incertitude, surtout pas celle des marchés.
2017 entrera peut-être dans l'histoire comme "l'année de la France" surtout si les Français conscients qu'ils sont au cœur des préoccupations, des craintes et des espoirs du monde, donnent à leur nouveau président les cartes dont il a besoin pour réformer en profondeur le pays, c'est à dire une majorité aux prochaines élections législatives. Ce qui est en jeu, ce n'est pas l'avenir de telle ou telle famille politique, c'est celui de notre pays et au-delà celui de l'Europe dans le monde.

Les chroniques de Dominique Moïsi - 9 mai 2017





mercredi 9 novembre 2016

Donald et Mickey

La victoire de Trump est celle de l'Amérique qui se ferme

L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis constitue un événement révolutionnaire. Elle va approfondir et accélérer le déclin des États-Unis dans le monde. Et accentuer encore le risque populiste.

Ce n'est pas la fin du monde, mais c'est la fin d'un monde. Celui où l'Amérique pour le meilleur ou pour le pire s'intéressait aux "Autres" autant qu'à elle-même. La date du tsunami politique que nous venons de vivre n'est pas neutre. Le 9 novembre 1989 le Mur de Berlin s'effondrait. "Slava" Rostropovitch célébrait le triomphe de la liberté en jouant Bach devant le symbole d'une oppression défaite.

Vingt sept ans plus tard, le 9 novembre 2016, Donald Trump, sort triomphalement vainqueur de l'élection présidentielle américaine . L'Amérique vient de choisir, démocratiquement, d'ériger un mur de colère, de soupçon et de rejet autour d'elle-même. L'Amérique qui se ferme l'emporte sur l'Amérique ouverte.

Spontanément, devant la succession de ces deux dates, les lignes écrites par Charles Dickens dans son livre "A tale of two cities" me viennent à l'esprit : "It was the best of times, it was the worst of times", écrivait-il.

Ce qui vient de se passer est tout simplement, révolutionnaire. Jamais en 240 ans d'histoire politique américaine, un homme aussi "différent", n'a accédé, sans la moindre expérience politique, à la Maison Blanche, et jamais un homme doté d'une confiance aussi absolue en lui-même n'a eu accès à l'arme absolue, l'arme nucléaire.Le monde américain qui vient de s'effondrer est celui que j'avais découvert et aimé à l'Université d'Harvard au tout début des années 1970. Stanley Hoffmann y enseignait alors la politique étrangère des États-Unis mettant l'accent sur le mélange d'exceptionnalisme et d'optimisme qui faisait la force de l'Amérique.

Assistons-nous à la fin de l'exceptionnalisme américain ? Ou vient-il de prendre un détour étrange, mais somme toute logique, dans le contexte de rejets multiples qui s'expriment dans l'Amérique de 2016 ? Rejet de la mondialisation, des institutions, des élites, enfin des autres, de tous ceux qui sont différents, par une classe moyenne blanche, doublement obsédé par le déclin de l'Amérique dans le monde et celui de l'homme blanc en Amérique. Face à ce double sentiment de perte de contrôle, qui a déjà contribué à l'élection de Ronald Reagan - un homme infiniment plus raisonnable que Trump - en 1980, l'Amérique vient de réagir : avec force pour les uns, avec excès pour les autres. Elle l'a fait sur un mode qui n'aurait pas dû nous surprendre, si nous n'avions pas voulu jusqu'au bout fermer les yeux sur une réalité à ce point dérangeante. Et je plaide bien sûr coupable, dans ce "nous" auquel j'appartiens pleinement.

Nous avons refusé de le voir, mais Donald Trump fait pleinement partie du mythe américain. N'en est-il pas même l'expression directe ? L'homme solitaire, qui armé de sa seule énergie, surgit de la plaine et fait face à tous ? En réunissant autour d'elle un aéropage de "Peoples" Hillary Clinton lui fournissait un argument supplémentaire et peut-être décisif. L'Américain vrai, face aux élites "fausses".

En ce 9 novembre 2016, nous sommes entrés dans un nouveau monde, et cette "nouveauté" a été saluée comme il se doit par la Bourse de Moscou qui progresse, par Marine le Pen qui se réjouit , et par le serveur du site d'immigration du Canada, qui "explose" devant l'afflux des demandes de renseignements. Mais au delà de ce catalogue à la Prévert des premières réactions à l'impensable devenu réalité, quelles sont les conséquences possibles pour l'équilibre du monde et pour l'avenir de la démocratie, des résultats des élections présidentielles américaines ?

Beaucoup de commentateurs veulent nous rassurer. "Ce n'est pas si grave, vous verrez" disent-ils. Le Président des États-Unis a beaucoup moins de pouvoir que son homologue français. Les Républicains "raisonnables" au Sénat s'opposeront aux risques de dérive du nouveau Président. Et ce dernier, est beaucoup plus sage qu'il n'y paraît. N'a-t-il pas fait preuve de modération et d'un véritable esprit de conciliation dans son premier discours de futur président des États-Unis ?
Tous ces jugements ne me paraissent pas correspondre au caractère proprement révolutionnaire de ce qui vient de se produire sous nos yeux ébahis et incrédules.

Contrairement au slogan de campagne de Donald Trump "Rendre l'Amérique plus grande à nouveau", on peut penser que la victoire de Donald va approfondir et accélérer le déclin des États-Unis dans le monde. De Beijing à Moscou, sans oublier Ankara, on se réjouit de l'humiliation infligée par les électeurs à l'orgueilleuse mais dysfonctionnelle démocratie américaine. Dans son ambition de redevenir ce qu'elle était jusqu'à la fin du dix huitième siècle, la première puissance mondiale, la Chine n'a-t-elle pas gagné une dizaine d'années, grâce à la colère et au ressentiment du peuple américain ?

Si même les États-Unis se rallient au mythe de l'homme fort et providentiel, n'est-ce pas la preuve que Xi Jinping, Poutine et Erdogan sont dans le vrai ? Et puis l'Amérique va enfin devoir arrêter de leur donner des leçons de morale.

Si depuis mardi il y a de facto moins d'Amérique dans le monde, n'y a t-il pas également plus de risques populistes ? Jamais deux sans trois, dit-on. Après la victoire du BREXIT en Grande-Bretagne, puis celle de Donald Trump aux États-Unis, comment ne pas penser - les mêmes causes produisant les mêmes effets - que Marine le Pen a des chances réelles d'arriver au pouvoir en France ? Les Américains en faisant le choix de Donald Trump n'ont-ils pas ouvert la voie aux Français ?

Il nous appartient de démontrer que nous sommes plus raisonnables. La victoire de Trump est pour nous un avertissement, le dernier sans doute.

Les chroniques de Dominique Moïsi - 9 novembre 2016



jeudi 9 juin 2016

To be or not to be

Le cheval de Troie hors les murs

« Brexit » ou « Brexin » ?

A quinze jours du choix des Britanniques sur l’Europe, l’ancien eurodéputé centriste Jean-Louis Bourlanges ne peut s’empêcher de plaisanter : «Aujourd’hui, la Grande-Bretagne a un pied dedans, un pied dehors. Après le 23 juin, ce sera l’inverse. » Derrière le bon mot, un diagnostic fondamental : depuis le XIXe siècle, la relation britannique à l’Europe est travaillée par une hésitation : l’Angleterre doit-elle s’occuper des affaires du Continent ou se draper dans son splendide isolement ?
Le débat fit rage lors de l’épopée de Napoléon qui unifia l’Europe et imposa le Blocus continental. Il opposait alors l’interventionniste Lord Castlereagh, représentant britannique au Congrès de Vienne (1815), qui organisa l’équilibre des puissances pour encadrer la France, à l’isolationniste George Canning. Sans cesse, l’Angleterre hésita. Pourtant, la démonstration par l’absurde de la nécessité d’une implication européenne fut faite à l’approche des deux guerres mondiales : le splendide isole- ment avait permis la folie hégémonique allemande.

Les Etats-Unis d’Europe.

C’est à cette aune qu’il faut interpréter les deux célèbres citations de Churchill sur l’Europe. La première est une mise en garde à De Gaulle juste avant le débarquement en Normandie : « Chaque fois qu’il nous faudra choisir entre l’Europe et le grand large, nous choisirons le grand large.» La seconde est l’appel, lancé à Zurich en 1946, à «ériger quelque chose comme les Etats-Unis d’Europe». Comprendre continentale. Le message est clair: l’Europe doit se faire. Sous le contrôle des Anglais, mais sans les Anglais.
Dans cet immédiat après-guerre, le conservateur Churchill est à l’unisson du gouvernement tra- vailliste de Clement Attlee, qui refuse de prendre le train européen en 1950. Supranationale, technocratie, la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) remettrait en cause les bastions travaillistes, les mines de charbon et la sidérurgie récemment nationalisées.
Bien vite, les Britanniques se mettent à combattre farouchement cette nouvelle Europe qui réussit à réconcilier Français et Allemands et menace leurs intérêts. Ils tentent de torpiller la préparation du traité de Rome, à la conférence de Messine en 1955; ils lancent en 1960 une organisation concurrente, l’Association européenne de libre-échange (AELE). C’est l’échec. Politique et économique.
Londres sollicite son adhésion à la Communauté économique européenne (CEE), en 1961 et en 1967. Deux demandes, deux veto du général De Gaulle. Le président français prétend dominer l’Europe, se lier avec les pays non alignés du tiers-monde. Les Anglais sont renvoyés dans le grand large.
Retournement en 1971. Soucieux de ne pas se retrouver affaibli dans un face-à-face avec l’Allemagne, Georges Pompidou lève le veto gaulliste, et le Royaume-Uni ex-eurodéputé centriste
adhère enfin à la Communauté européenne, le 1er janvier 1973.

Dedans, dehors?

La Grande-Bretagne reste taraudée et les réticences politiques sont telles qu’elles forcent les travaillistes à organiser un référendum sur leur maintien dans la Communauté. En juin 1975, le oui l’emporte à 67 % notamment avec le soutien du nouveau leader de l’opposition conservatrice, Margaret Thatcher.
L’Histoire a retenu de la Dame de fer, élue en 1979, sa guérilla pour réduire sa contribution au budget européen : « I want my money back » (« Rendez-moi mon argent »). Au point que François Mitterrand, exaspéré, lui lança: « Ah, Madame, il n’y a pas que vous qui soyez pauvre ! » A l’époque, le Royaume-Uni, qui bénéficiait peu des aides agricoles, méritait sa ristourne, accordée en 1984.
L’Europe connaît ensuite ses heures les plus glorieuses. Le grand marché de 1992, c’est Delors, Kohl, Mitterrand et Thatcher. L’acte unique européen de 1986 reste le traité le plus fédéral jamais adopté, qui permit de prendre des décisions à la majorité qualifiée: Thatcher l’approuva. De même fut-elle incapable de bloquer la marche vers l’euro, engagée dès 1989. Dure dans les mots, la Dame de fer fut européenne dans les faits. Presque continentale.
A l’inverse de Tony Blair. Lorsqu’il emménage au 10, Downing Street, l’inventeur du New Labour veut mettre l’Europe au cœur de sa politique. Un grand pas est réalisé avec le sommet franco-britannique de Saint-Malo sur la défense, fin 1998. Cette européanisation devait être couronnée par l’adhésion à l’euro. Mais tout s’est fracassé sur la guerre de Bush en Irak. «Quand l’Europe se divise sur les Etats-Unis, tout explose. Il n’y a que les gaullistes pour croire qu’on peut faire l’Europe contre l’Amérique», poursuit Bourlanges. Les lignes rouges de Blair empêchent toute avancée lors de l’élaboration de la Constitution européenne.
Tony Blair bloquait l’Europe. David Cameron, lui, n’aura plus cette force. Lorsque le premier ministre conservateur arrive au pouvoir, la zone euro est menacée d’explosion. En décembre 2011, les Européens décident d’un nouveau traité pour refonder Maastricht. Cameron n’y participe pas. Il est même lâché par ses alliés traditionnels non membres de l’euro. Pis, il promet un référendum sur l’Europe pour gagner les élections législatives de 2015.
L’Angleterre a dérivé vers le large, beaucoup trop. Cameron s’en est aperçu, qui devient, après des années de critiques, ardent défenseur du maintien dans l’Europe. « La doctrine Cameron est l’inverse de celle de Churchill: Churchill dit qu’il faut aimer l’Europe sans y participer. Cameron, lui, dit qu’il faut participer à l’Europe sans l’aimer », résume Bourlanges. Surtout, le premier ministre a entendu la mise en garde de Barack Obama: pas de relation spéciale avec Londres en cas de « Brexit ». Bourlanges résume l’affaire ainsi : « Le Brexit, c’est le cheval de Troie hors les murs » Inopérant.

Le Monde du 9 Juin 2016 par Arnaud Leparmentier



samedi 13 février 2016

Bonjour Mr Graviton

Exceptionnel ! Voilà un siècle que les chercheurs attendaient de débusquer les ondes gravitationnelles, ces vibrations de l'espace-temps qui confirment la théorie de la relativité générale d'Einstein.

C'est chose faite depuis le 11 février 2016.

Explications.

Le directeur du CNRS Alain Fuchs s'est dit "estomaqué" par la découverte. Et pour cause : "Pour la première fois, des scientifiques ont observé des ondulations de l’espace-temps, appelées ondes gravitationnelles, produites par un événement cataclysmique dans l’Univers lointain atteignant la Terre après un long voyage". C'est par ces propos que l'insoutenable suspense a pris fin : oui, une onde gravitationnelle a bien été détectée ! Une annonce - et quelle annonce - dont Sciences et Avenir avait révélé l'essentiel dès le 8 février, et qui a été officiellement confirmée lors d'une conférence du CNRS ce jeudi 11 février 2016 . Des ondes gravitationnelles décelées précisément le 14 septembre 2015, à 11h51, heure de Paris (9h51 GMT), par les deux détecteurs jumeaux de LIGO (Laser Interferometer Gravitational-Wave Observatory) situés respectivement à Livingston en Louisiane, et Hanford, dans l’Etat de Washington aux Etats-Unis.

En une fraction de seconde, les trous noirs entrent alors en collision à une vitesse de l’ordre de la moitié de celle de la lumière.

La découverte, qui fait l’objet d’une publication acceptée par la revue Physical Review Letters, a été réalisée par la collaboration scientifique LIGO (qui inclut la collaboration GEO et l’Australian Consortium for Interferometric Gravitational Astronomy) et la collaboration Virgo, le détecteur franco-italien situé en Italie. Le nombre de signataire pourrait atteindre le millier, dont 74 Français appartenant à 6 laboratoires. Ce qui a motivé la réaction de Thierry Mandon, secrétaire d'État chargé de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, qui a salué le fait que "la France est au premier plan d’une découverte exceptionnelle".

Les ondes détectées proviennent en l'occurrence de la collision de deux trous noirs. La rencontre entre ces deux corps très denses et très compacts a en effet provoqué quelques remous dans l'Univers... comme des ronds dans l'eau d'un étang après que l'on y a jeté un caillou. "En une fraction de seconde, les trous noirs entrent alors en collision à une vitesse de l’ordre de la moitié de celle de la lumière et fusionnent en un trou noir unique. Celui-ci est plus léger que la somme des deux trous noirs initiaux car une partie de leur masse (ici, l’équivalent de 3 soleils, soit une énergie colossale) s’est convertie en ondes gravitationnelles selon la célèbre formule d’Einstein E=mc2. C’est cette bouffée d’ondes gravitationnelles que les collaborations LIGO et Virgo ont observée", détaille le CNRS.

Mieux encore, les chercheurs ont pu diffuser le "son" de l'onde détectée.

 

Qu'est-ce qu'une onde gravitationnelle ?

Mais au juste, qu'est-ce qu'une onde gravitationnelle ? L’hypothèse de l’existence de ce frisson spatial remonte aux premières décennies du 20e siècle. En 1915 précisément, époque où la relativité générale théorisée par Einstein bousculait notre compréhension du monde. Désormais, il fallait envisager l’espace, doté d’une élasticité et façonné par la matière, exactement comme si le contenu (planètes, étoiles et galaxies) courbaient le contenant, c’est-à-dire l’espace tout entier. Ainsi, nous dit Einstein, la forme de l’espace dépend de la matière qui s’y loge. De ce fait, toute accélération de masse devrait la changer et ceci se manifester par une vague qui parcourt le Cosmos tout entier. Le fameux caillou lancé dans un lac ! Sur son passage, cette onde dilaterait puis contracterait l’espace.
Comme l'explique très bien cette vidéo :
Ainsi, en théorie, tout objet qui se trouve sur le trajet d’une onde gravitationnelle voit sa longueur varier : tout se passe comme si l’espace entre les atomes de ses molécules se distendait puis se resserrait. Ce surprenant constat indiquant qu’au loin deux astres massifs se rapprochent l’un de l’autre pour rentrer en collision ou encore qu’une étoile explose, éjectant son enveloppe. En effet, comme nous l'expliquions dans cet article, deux trous noirs de masses respectives de 29 et 36 fois la masse du Soleil se sont rapprochés et ont fini par fusionner il y a 1,3 milliards d'années. La source se trouve donc à plus d'un milliard d'années lumière. La fusion a donné naissance à un gigantesque trou noir d'une masse finale de 62 masses solaires. Or, 29 + 36 sont sensés faire 65. Ce qui signifie que l'équivalent de 3 masses solaires a été expulsé sous forme d'ondes gravitationnelles.
Et c'est cet évènement d'une grande intensité qui a provoqué cette vibration de l’espace-temps, titillant à son passage sur Terre les détecteurs LIGO et Virgo. Mieux encore, la source de ces ondes gravitationnelles se situerait dans l'hémisphère sud, une hypothèse permise grâce à la comparaison des temps d’arrivée des ondes gravitationnelles dans les deux détecteurs situés d'un bout à l'autre des Etats-Unis (7 millisecondes d’écart) et l'étude des caractéristiques des signaux mesurés par LIGO et Virgo.
"Cette découverte nous ouvre un vaste champ de recherches", se félicite Benoît Mours, astrophysicien au laboratoire d'Annecy-le-Vieux. C'est même une "nouvelle astronomie" qui vient de voir le jour comme l'a relevé l'Académie des Sciences. En effet, sans un tel instrument, les chercheurs ne seraient jamais parvenu à détecter la fusion de ce duo de trous noirs. En prouvant leur efficacité, ces détecteurs d'ondes gravitationnelles fournissent donc un nouvel outil pour scruter et comprendre notre univers.

Par Azar Khalatbari et Erwan Lecomte